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L’Evangile de l’enfance (Lc 1,5 -2)Abbé Baumann

En parcourant l’Evangile de l’enfance de Luc, le lecteur est saisi par deux contrastes

  • 1er contraste, qui saute aux yeux, où s’opposent d’une part la manifestation solennelle de la puissance divine (présentée par St Luc de manière très hiératique), et d’autre part la simplicité la plus touchante de scènes tirées de la vie humaine ordinaire. En d’autres termes, on y éprouve la rencontre surprenante entre le ciel et la terre ; entre le souffle divin et la fragilité humaine 
  •  2ème contraste, qui, pour être perçu, demande un plus grand effort d’analyse : entre d’une part la continuité d’avec l’Ancienne Alliance et d’autre part une rupture sans précédent d’avec elle.

I. Le 1er contraste

hiératique = sacré et solennel à la fois.

De nombreux éléments concourent à donner cette impression sacrée et solennelle.

Le Temple

  • l’Evangile de l’enfance s’ouvre et se ferme sur une scène qui a lieu dans le Temple, centre du monde et tenu pour le lieu de la présence du vrai Dieu parmi les hommes
  • le moment est solennel, et même sacré : sacrifice du soir  

La présence de Gabriel

Comme tous les anges, il est un être céleste. Et pas n’importe lequel : 

  • il est l’un des 7 qui se tiennent en présence de Dieu 
  • à la différence des autres archanges, Gabriel a un lien particulier avec le Messie :
    • son nom signifie « force de Dieu » (or ce nom est l’un de ceux attribués par Isaïe au Messie lii-même, en Is 9,5, donc lien avec lui) 
    • c’est lui qui explique à Daniel la vision du Temps de la fin, temps auquel viendra le Messie (Dn 8,15-27), et la prophétie des 70 semaines (Dn 9,21-27).

Le surgissement des prophéties

L’Evangile de l’enfance est un véritable feu d’artifice prophétique. On pense bien sûr aux annonces de Gabriel, à la prophétie de Syméon, mais en réalité toutes les paroles proférées par les personnages appartiennent à ce genre. C’est bien simple : aucune de leurs paroles n’est purement humaine : elles ouvrent sur l’infini ; les protagonistes apparaissent au service de desseins qui les dépassent. 

L’heure est solennelle, puisqu’après 5 siècles de silence prophétique (depuis la mort du dernier des prophètes, Malachie), la voix de Dieu se fait à nouveau entendre, de manière totalement inattendue et plus fortement que jamais.

La surabondance divine éclate particulièrement dans les 2 miracles qu’annonce Gabriel 

L’ange Gabriel annonce à Zacharie que « sa prière a été exaucée » ; or, on peut deviner que cette prière consistait à demander un fils et à demander le salut des juifs. Mais ce que vient annoncer Gabriel, c’est la réponse divine à cette prière en des proportions que Zacharie n’aurait pas osé imaginer : non seulement sa femme stérile aura un fils, mais celui-ci sera mû par l’esprit et la puissance d’Elie (le plus grand des prophètes), et aura la mission insigne entre toutes de « préparer au Seigneur un peuple parfait ». 

Dieu donne surabondamment à Zacharie, comme St Jérôme le remarque dans son Commentaire de St Luc : « Tu vas recevoir davantage que ce que tu as demandé. Tu avais demandé le salut du peuple, et le Précurseur t’est donné ». 

Gabriel annonce à Marie que Dieu vient la combler elle aussi infiniment au-delà de ses attentes : elle s’était lié par un vœu de virginité, pour être toute à Dieu (si l’on en croit St Augustin), or Dieu lui offre, tout en restant vierge, de devenir la Mère de son Fils. Proximité d’avec Dieu dont elle n’aurait évidemment pas pu rêver !

Les allusions répétées au salut

  • Les prophéties de cet Evangile de l’enfance y font toutes allusion
  • Le nom de Jean est significatif : « Yahvé est favorable » ; celui de Jésus l’est plus encore : « Dieu sauve ».
  • St Luc, contrairement aux autres évangélistes, fait allusion à Jésus comme étant le Sauveur.

L’omniprésence du merveilleux

D’abondants phénomènes extraordinaires se manifestent :

  • apparitions d’anges (Gabriel, les anges de la crèche)
  • le mutisme soudain de Zacharie, ainsi que le recouvrement de sa voix le jour de la circoncision de Jean-Baptiste
  • les conceptions absolument miraculeuses d’Elisabeth et Marie.

Une telle abondance de merveilleux est inaccoutumée pour l’Evangile, d’habitude très discrets. Elle n’a pas manqué de troubler les commentateurs.

Au point qu’on a pu prétendre, eu égard à tous ces éléments merveilleux, que ces scènes étaient seulement légendaires ou mythologiques.

Il semble que c’est pour prévenir cette thèse que St Luc prit soin d’apporter, ici plus qu’ailleurs dans son Evangile, des données historiques précises

  • avant l’apparition de l’ange à Zacharie : « aux jours d’Hérode, roi de Judée » (Lc 1,5) 
  • avant la naissance de Jésus : « il advint, en ces jours-là, que parut un édit de César Auguste, ordonnant le recensement de tout le monde habité. Ce recensement, le premier, eut lieu pendant que Quirinius était gouverneur de Syrie » (Lc 2,1-2).

On est loin du mythe ou de la légende, qui ne donnent jamais de précision historique.

On a encore prétendu, tout en acceptant que ces textes n’étaient ni mythiques, ni légendaires, que l’abondance des références vétérotestamentaires présentes dans ces 2 chapitres donnait un texte beaucoup trop stéréotypé pour qu’on puisse croire que les choses se soient réellement passées ainsi, ou que les personnages se soient vraiment exprimés de la sorte. D’après elle, Luc aurait tellement remanié la réalité qu’on pourrait douter que le rendu final nous donne une idée vraie de ce qui s’est passé.

Les explications du P. Laurentin permettent de résoudre ce problème (Les Evangiles de Noël, pp.74-75 sur le midrash).

Conclusion : tous ces éléments hiératiques et merveilleux concourent à manifester l’idée que le ciel s’entrouvre de façon inouïe.

On est loin des apocryphes, dans la mesure où, dans la manière même où il relate tous ces phénomènes merveilleux, Luc fait preuve d’une grande sobriété.

Le lecteur est ému par des scènes intimes, familières, très communes somme toute

  • celle de l’Annonciation, où l’ange surprend Marie dans sa maison, affairée à quelque tâche domestique
  • celle de la Visitation, où l’on voit Marie, qui pourtant vient d’apprendre qu’elle serait la Mère du Sauveur, offrir le plus simplement du monde l’aide que toute jeune femme souhaite apporter à l’une de ses proches qui est enceinte
  • comme n’importe lequel des nourrissons, on voit Jésus emmailloté dans des langes par sa mère après sa naissance ; et à l’instar des autres enfants, on apprend ensuite que Jésus « croissait et se fortifiait », qu’il « progressait en taille et en sagesse », ou encore qu’il « leur était soumis ». Bref, le Fils de Dieu venu dans la chair eut, d’après le témoignage de St Luc, à subir toutes les étapes de croissance d’un enfant normal. Jésus ne se singularise pas par des miracles innombrables, contrairement à ce qu’on aurait pu attendre du Fils de Dieu, comme c’est le cas dans les apocryphes (ex : colombe avec de la terre cuite, rallongement des pieds d’une table de St Joseph, mort et résurrection d’un de ses camarades qui l’a bousculé)

« (Jésus) est plus parfaitement homme, si l’on peut dire (dans l’Evangile de l’enfance de Luc) que dans le reste de sa vie (…) Il est plus homme parce qu’il est plus faible, un enfant dans les bras de sa mère, assisté par elle, nourri de son lait. Dans ses actions, rien d’extraordinaire. Jésus se contente d’être un enfant. Il ne fait aucun miracle, parce que les miracles confirment la doctrine, et que le temps de l’enseignement n’est pas venu » Commentaire du P. Lagrange (L’Evangile de JC, p.10).

  • celle du recouvrement, dans laquelle Marie montre l’inquiétude toute naturelle qu’une maman peut ressentir lorsque son enfant se soustrait à son attention (elle sait qu’il est le fils du Très-Haut, à qui rien ne saurait arriver, et se comporte pourtant envers lui comme envers tout petit d’homme).

Une autre chose contraste encore avec les glorieuses révélations de Dieu que l’ange Gabriel est venu apporter : la très grande discrétion de ceux qui sont gratifiés par ces privilèges insignes 

  • Zacharie est condamné au silence : on nous dit que ceux du peuple qui étaient restés dehors au moment où il officiait dans le Saint « comprirent qu’il avait eu quelque vision dans le sanctuaire », mais pas qu’ils apprirent la teneur de l’annonce qui venait de lui être faite.
  • Elisabeth ne dit rien à personne de son entourage quant à sa grossesse miraculeuse, au moins pendant assez longtemps : « elle se tint cachée pendant 5 mois » ; d’ailleurs Marie n’en sait rien alors même que sa cousine est enceinte depuis 6 mois, puisque l’ange doit le lui apprendre. 
  • Ni Elisabeth, ni Zacharie n’ont averti leurs proches du nom dont l’ange avait demandé qu’on appelle l’enfant : le jour de sa circoncision (jour où l’on avait coutume d’imposer le nom), tous s’attendent encore à ce qu’il s’appelle Zacharie comme son père.
  • Marie garde le secret quant à l’Incarnation du Sauveur en elle : on ne nous dit pas qu’elle en ait prévenu son époux (d’ailleurs, chez St Matthieu, il découvre lui-même qu’elle est enceinte et croit devoir la répudier)
  • la Vierge et St Joseph sont d’une discrétion étonnante : ils accomplissent les rites prescrits par la Loi comme tout autre couple (circoncision, purification de Marie, présentation de leur enfant, pèlerinage à Jérusalem) ; on ne leur réserve aucun accueil triomphal au Temple quand ils viennent présenter l’enfant…

Des 4 évangélistes, St Luc est sans doute celui qui, grâce au contraste que nous avons évoqué, met le plus en évidence et la divinité de Jésus, et la réalité de sa condition humaine.

Son but est double, semble-t-il.

  1. Mettant en exergue l’origine divine de Jésus, il pousse à se fier à lui comme étant en mesure de nous assurer le salut. Luc semble nous dire : « ne soyez pas troublés par la mort en croix de Jésus, à l’échec apparent de ses prétentions ; n’oubliez pas qu’il est vraiment le Fils de Dieu, comme en témoigne ce que je relate dans mon Evangile de l’enfance ».
  2. Par ailleurs, mettant en évidence la réalité de son incarnation, dans des scènes très simples de la vie quotidienne, Luc veut montrer la mansuétude de Dieu, jusqu’où il est prêt à aller par amour de ses créatures, plongeant lui-même dans la fragile condition humaine. Cet Evangile de l’enfance de St Luc offre comme une illustration de ce que St Paul affirme de manière plus théorique dans son Hymne aux Philippiens 

« le Christ, qui était de condition divine, ne retint pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu, mais il s’anéantit lui-même, prenant la condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme » Ph 2,6-8

Ainsi apparaît, dans ce contraste entre la divinité et l’humanité, dans cette rencontre inouïe du ciel et de la terre, la profonde délicatesse de Dieu à l’égard de sa créature : loin de vouloir l’écraser de sa transcendance, Dieu choisit de s’approcher d’elle sous les traits humbles et chaleureux d’un tout petit, apte à faire fondre le cœur des plus endurcis, et à rendre la confiance à ceux qui sont apeurés.

Une illustration de cette logique divine apparaît dans la conduite qu’il adopte à l’égard de Zacharie et de Marie : il ne veut pas les tétaniser, et il veut solliciter une réponse parfaitement libre ; aussi ne se montre-t-il pas en personne, mais seulement par l’intermédiaire d’un de ses archanges. Cet ange, dont la vue suffit à impressionner de pauvres êtres humains, prend d’ailleurs soin de rassurer l’un et l’autre : « ne crains pas, Zacharie », « sois sans crainte Marie ».

II. Le 2ème contraste

En seulement 2 chapitres, Luc trouve le moyen de montrer les protagonistes sacrifier scrupuleusement à de nombreux rites préconisés par la Loi mosaïque :

  • Zacharie, au tour fixé pour sa classe sacerdotale, offre l’encens au sacrifice du soir
  • on circoncit Jean-Baptiste et Jésus le 8ème jour
  • Marie et Joseph montent au Temple, au temps prescrit, pour offrir le sacrifice propre à la purification de Marie et pour présenter leur fils premier né
  • on les voit, 12 ans plus tard, monter au Temple en pèlerinage.

Les allusions aux prophéties de l’Ancien Testament, qui trouvent à se réaliser en Jésus, sont trop nombreuses pour qu’on puisse en faire ici l’inventaire. Notons simplement, par manière d’exemple, que d’après le récit de St Luc : 

  • Jésus naît à Bethléem, conformément aux prophéties messianique (« et toi, Bethléem, terre de Juda, tu n’es certes pas le moindre des clans de Juda, car de toi sortira un chef qui sera pasteur de mon peuple Israël » (Mi 5,1)
  • Jésus est le fils légal de Joseph, dont il est avéré qu’il est descendant de David ; ainsi, Jésus est-il descendant de David lui aussi (certes, par filiation légale et non charnelle, mais pour les juifs, le fils légal a le même rang que le fils selon la chair) ; or le Messie doit être fils de David
  • Jésus vit à Nazareth. Or l’histoire nous apprend que ce village fut rebâti sur des vestiges d’une ancienne bourgade, probablement à la fin du II°s, par les Nazôréens, clan venu de Babylone qui se réclamait de la descendance de Jessé, le père du roi David. Ce clan avait la conviction que naîtrait de son sein le Messie royal, appuyé sur la prophétie d’Isaïe : « un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines » (Is 9,5-6)
  • Jésus naît d’une vierge. Or un oracle d’Isaïe annonce le Messie en ces termes : « le Seigneur lui-même vous donnera un signe. Voici que la vierge est enceinte et elle enfantera un fils, qu’elle appellera Emmanuel, etc. » (Is 7,14). 

Les cantiques contenus dans les 2 premiers ch. de l’Evangile de Luc sont saturés de réminiscences de l'Ancien Testament (le cantique de Zacharie = le Benedictus ; de Marie = le Magnificat, de Syméon = le Nunc dimittis).

Parallèlement à cette continuité affirmée par rapport à l’Ancienne Alliance, on assiste dans l’Evangile de l’enfance à une véritable rupture, qui pour être encore voilée n’en est pas moins réelle.

Réforme du sacerdoce

Les Pères de l’Eglise ont excellé à montrer, avec force détails, en quoi cette réforme du sacerdoce était déjà perceptible en Lc 1-2.

  • Zacharie, pétri de culture vétérotestamentaire et garant de la Loi en tant que prêtre, échoue dans un premier temps à se montrer souple, docile aux plans de Dieu. On voit là, implicitement, les limites de l’Ancienne Loi et du vieux sacerdoce, même pour un homme qualifié par Luc de « juste devant Dieu », ie non seulement de saint, mais surtout « à l’écoute de la parole de Dieu » (puisque c’est le sens de « juste » dans l’Ancien Testament ).

L’incapacité désormais avérée de l’ancien sacerdoce est rendue manifeste par le mutisme dont Zacharie est frappé : réduit à cet état, Zacharie n’était plus en mesure de pouvoir satisfaire aux exigences de sa charge, qui requéraient que le prêtre puisse prononcer les formules de bénédiction et inviter la foule à la louange.

Zacharie est ici l’image d’un sacerdoce devenu poussiéreux chez la plupart de ses ministres : assis sur ses certitudes, ce sacerdoce s’est accaparé la Loi et en est presque venu à interdire à Dieu lui-même, de mener les choses comme il l’entendait ; ils répugnèrent, comme la suite de l’Evangile le prouve, devant l’irruption d’un Messie qui ne correspondait pas à ses vues. 

  • L’ancien sacerdoce opère du reste un virage avec le personne de Jean-Baptiste. Fils de prêtre, il est prêtre dès sa naissance (c’était une charge héréditaire ; et d’ailleurs Gabriel affirme qu’il observera un interdit alimentaire qui pesait sur les prêtres : « il ne boira ni vin ni boisson forte » cf. Lv 10,9). Et pourtant, Jean-Baptiste n’exercera pas son sacerdoce « à l’ancienne » en offrant des sacrifices : son sacerdoce sera entièrement prophétique (cf. l’allusion de Gabriel au prophète Elie). 

Pourquoi une telle évolution de l’ancien sacerdoce à partir de Jean-Baptiste ? Parce que désormais, le seul prêtre habilité à offrir le seul vrai sacrifice qui vaille sera Jésus (« ce n’est pas sans raison que l’ange est apparu dans le Temple, car en cela était annoncée la venue du Prêtre véritable », Commentaire de l’Evangile de Luc, St Ambroise). 

  • La caducité du sacerdoce d’Israël est encore perceptible dans un détail particulier : la rupture de tradition dans la collation du nom de Jean-Baptiste : alors que tous s’attendent à ce qu’il porte le nom de son père, comme c’est la coutume, il en reçoit un autre, Jean.
  • Dernier élément qui atteste qu’une rupture intervient par rapport à l’Ancienne Alliance : le Temple de Dieu migre en quelque sorte du Temple de pierre de Jérusalem vers le sein de Notre-Dame (détail qui va dans ce sens : autant Gabriel se montre impératif dans le Temple à l’égard de Zacharie, autant il est plein de déférence envers Marie, il lui est en qlq sorte soumis d’ores et déjà, suspendu à son « fiat » qui fera descendre Dieu en elle).

La même perspective de caducité et de transfert de l’ancien sacerdoce apparaît le jour de la Présentation de l’Enfant Jésus et de la purification de Marie au Temple : les Pères montrent qu’en réalité, on a dans cet évènement non pas la purification de Marie (la pleine de grâce n’en avait aucun besoin !), mais la purification de l’ancien sacerdoce desservant le Temple ; non pas la présentation de Jésus au Temple, mais la présentation du Temple à Jésus, ou pour mieux dire l’intronisation de Jésus comme présence divine d’un type nouveau, comme nouvelle Table de la Loi se substituant à celles qui étaient conservées dans le St des saints.

Notez : 

  • le fait que St Luc n’ouvre pas directement l’Evangile sur le récit de l’Annonciation (ce à quoi on aurait pu s’attendre), mais sur la scène de l’annonce à Zacharie au Temple 
  • le fait, en outre, que Luc mette en parallèle l’annonce, la conception et la naissance de Jean-Baptiste et de Jésus (paraît superflu).

En réalité, ces 2 faits ne visent qu’à une chose : faire valoir la nouveauté et la grandeur de la venue de Jésus.

Autres ruptures patentes de Tradition 

Pour Jean-Baptiste et Jésus, ce ne sont pas leurs pères qui imposent le nom, comme l’exigeait la coutume, mais leurs mères (les pères ne font que ratifier) : à l’Annonciation, Gabriel dit à Marie « tu lui donnera le nom de Jésus » ; au moment de la circoncision de Jean-Baptiste « on voulait l’appeler Zacharie, du nom de son père, mais sa mère, prenant la parole, dit : ‘non, il s’appellera Jean’ ».

Les anawims passent au 1er plan. Les anawims sont les « pauvres de Dieu », ces gens simples, profondément pieux, et véritablement fidèles au vrai Dieu, qui attendaient tout de lui, à commencer par la consolation d’Israël par les moyens qu’il estimerait bon. 

Alors que ces gens ne comptaient pour rien aux yeux de l’élite juive et des castes sacerdotales, on observe qu’ils prennent soudain la 1ère place chez St Luc : Elisabeth, Marie et Joseph, Syméon et Anne. Désormais, c’est sur eux que s’appuiera Dieu pour faire connaître ses plans et mener l’histoire du salut.

NB : cette inversion est clairement évoquée en plusieurs endroits :

  • par Elisabeth, sur qui reposait l’opprobre, du fait de son infécondité : « voilà donc, se disait-elle, ce qu’a fait pour moi le Seigneur (…) il lui a plu d’enlever ce qui causait ma honte aux yeux des hommes » 
  • par Marie, dans le Magnificat : « il renverse les puissants de leur trône, il élève les humbles »
  • par Syméon, quand il dit à Marie : « cet enfant doit amener la chute et le relèvement de beaucoup en Israël ».

St Luc, en insistant à dessein sur le contraste continuité/rupture dans ce qui s’accomplit au début de la vie de Jean-Baptiste et de Jésus, semble inviter le lecteur à comprendre que, si Dieu est toujours fidèle à ce qu’il annonce (c’est la continuité Ancienne/Nouvelle Alliance qui le souligne), il ne faut cependant jamais céder à la tentation de nous installer dans une fidélité sclérosée aux promesses du passé. Ne jamais enfermer la Parole de Dieu, ce qu’il nous a fait connaître de sa volonté à notre égard, dans des schémas immuables. On ferait ainsi du « sur-place », et on cesserait d’être ouverts constamment, dociles réellement, « souples » en un mot sous la main de Dieu, qui nous conduit toujours par des voies qui ne sont pas les nôtres, comme Jésus l’affirme lui-même, puisque ces voies sont proprement surnaturelles, donc bien au-delà de nos petits plans mesquins.

L’Evangile selon St Luc, plus que les autres, sans doute, est celui d’un Jésus pèlerin, en perpétuelle posture dynamique, tout tendu vers son sacrifice à Jérusalem (NB : par 3 fois dans les Evangiles de l’enfance, l’auteur utilise le terme « accomplir », qui implique l’idée d’un dynamisme). Luc invite sans cesse dans son Evangile à nous mettre en chemin nous aussi à la suite du Christ, comme des pèlerins qui n’avancent qu’à la voix du Maître.

Dès le début de son Evangile, Luc fait allusion au fruit d’une telle conduite : le JOIE. Elle est omniprésente dans ces 2 premiers chapitres, comme nous le verrons la prochaine fois. Mais elle n’est le salaire que de ceux qui acceptent d’écouter la Parole de Dieu et de se conformer à son appel quotidien, sans a priori fabriqués de main d’homme.