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[5] Jésus est DieuAbbé Baumann

Disons-le d’emblée : on ne pas prouver rationnellement que Jésus est Dieu, puisque seule la foi surnaturelle permet d’accéder à cette vérité mystérieuse qu’une personne présentant toutes les caractéristiques de la nature humaine puisse en même temps être Dieu. Cependant, fidèles à la perspective apologétique que nous avons suivie jusqu’ici, nous aimerions établir, par des arguments accessibles à la raison :

  • que Jésus s’est bien revendiqué Dieu au cours de sa vie terrestre
  • que certains éléments observables rationnellement rendent crédible cette prétention.

I. Jésus a affirmé sa divinité

1. La remise en cause

Certains courants intellectuels issus du christianisme ont prétendu que Jésus n’aurait jamais revendiqué être Dieu :

  • soit que Jésus, qui était effectivement Dieu, n’aie pas eu conscience de l’être, ou au moins n’en ai rien dit
  • soit que Jésus, qui n’était pas Dieu, aie employé certaines expressions, qui ont pu le laisser croire, en un sens figuré seulement (cf. la théologie protestante libérale)
  • soit que les auteurs du NT, voire l’Eglise postérieure, aient idéalisé la personne seulement humaine de Jésus (cf. la fameuse distinction entre le « Jésus de l’histoire » et le « Christ de la foi » chez Loisy et les Modernistes).

Toutes ces thèses sont, de près ou de loin, tributaires des antiques hérésies, adoptianistes, ariennes et autres, dont nous reparlerons plus tard.

A l’encontre de tels courants, le magistère catholique a rappelé que Jésus avait conscience de sa divinité et qu’il l’a en outre affirmée :

St Pie X : décret Lamentabili (3.07.1907, DS 3427-3430) et encyclique Pascendi (8.09.1907, DS 3494-3498)

Congrégation pour la Doctrine de la Foi : Notification concernant la doctrine du père Jon Sobrino, sj (26.11.2006).

A l’appui de la thèse catholique, voici les éléments qu’on peut fournir.

2. Deux arguments de bon sens

a. Un argument tiré de l’histoire

Jésus a été condamné à mort à l’instigation des élites juives qui lui reprochaient d’avoir blasphémé. S’il n’avait jamais prétendu à la divinité, il n’aurait pas encouru une telle fureur des juifs.

Ce motif est attesté par les Evangiles :

  • « les juifs n’en cherchaient que davantage à le faire périr, car non seulement il violait le sabbat, mais il appelait encore Dieu son propre Père, se faisant l’égal de Dieu » (Jn 5,18) 
  • « ce n’est pas pour une belle œuvre que nous voulons te lapider, mais pour un blasphème, parce que toi qui es un homme, tu te fais Dieu » (Jn 10,33)
  • quand Pilate dit aux juifs « je ne trouve en lui aucun motif de condamnation », ils répondent : « nous avons une Loi, et selon cette Loi il doit mourir, parce qu’il s’est fait le Fils de Dieu » (Jn 19,6-7)

Que le Sanhédrin ait obtenu la mort de Jésus pour ce motif n’a jamais été remis en cause par les juifs au fil des siècles.

Objection : On a parfois prétendu que Jésus n’aurait été condamné en réalité par les juifs que pour un motif politique : l’accusation de sédition. On croit pouvoir s’appuyer sur les paroles des juifs à Pilate dans l’Evangile : « si tu le relâches, tu n’es pas ami de César : quiconque se fait roi s’oppose à César » (Jn 19,12).

Cet argument ne tient pas : il est trop clair que le Sanhédrin a avancé pour des motifs purement stratégiques l’argument que Jésus était un séditieux politique, afin d’avoir l’oreille de Pilate, qui ne les aurait pas écouté s’ils lui avaient parlé seulement de blasphème, et qui, de toute façon ne pouvait pas le faire crucifier pour blasphème. En réalité, ce motif avancé n’est qu’un prétexte ; le vrai motif est que les juifs prenaient Jésus pour un blasphémateur à cause de sa prétention à la divinité.

b. Un argument tiré du comportement des apôtres et évangélistes

Prétendre, comme l’ont fait certains, que Jésus ne se serait jamais prétendu Dieu, mais qu’il s’agit d’une relecture de ses propos par les apôtres et les évangélistes, c’est ne pas tenir compte de l’état d’esprit de ces derniers :

  • Conservateurs par culture, ils n’auraient jamais ajouté les si nombreuses affirmations de Jésus que nous allons voir, si Jésus ne les avait prononcées.
  • Venus du judaïsme, ils redoutaient le jugement divin et n’auraient jamais osé avancer ce qui passait pour un blasphème contre l’unicité absolue de Dieu, si Jésus ne les avait convaincus de nombreuses fois de sa divinité.
  • Couards en certaines occasions (comme en atteste l’Evangile), ils n’auraient jamais affronté le martyre, en prétendant que Jésus s’était affirmé Dieu, si Jésus ne l’avait réellement dit.

3. Les paroles de Jésus

a. Les « ego eimi » dans l’Evangile de St Jean

L’expression grecque « ego eimi » signifie « je suis ». 

C’est la formule que les Septante (version grecque de l’AT) utilisent pour traduire l’expression que Dieu utilise pour se présenter à Moïse dans l’épisode du Buisson ardent (Ex 3,14) : « je suis celui qui suis ».

A plusieurs reprises, St Jean place cette expression sur les lèvres de Jésus. Mais il faut distinguer les emplois que Jésus fait de cette expression :

  • parfois, il le fait en un sens que les théologiens qualifient de « relatif » : « ego eimi » est alors suivi d’un qualificatif : « je suis le pain descendu du ciel », « je suis la lumière du monde », « je suis la porte », « je suis la voie, la vérité, la vie », etc. Dans ce cas, il n’apparaît pas clairement que Jésus reprend les paroles de Yahvé au Buisson ardent, et donc qu’il affirme sa divinité.
  • parfois, Jésus utilise cette expression en un sens appelé « absolu » par les théologiens, ie sans qu’il y ajoute aucun qualificatif : « Si vous ne croyez que moi Je Suis, vous mourrez dans vos péchés » (Jn 8,24) ; « Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous saurez que moi, Je Suis » (Jn 8, 28) ; « Avant qu’Abraham fut, Je Suis » (Jn 8,58). Dans ce cas, Jésus revendique bien la divinité, reprenant explicitement à son compte les paroles du Buisson ardent. Ses opposants ne s’y trompent d’ailleurs pas : à la fin de l’épisode où il emploie ces 3 « ego eimi absolus », on nous dit qu’ « ils ramassèrent des pierres pour les lui jeter » (Jn 8,59), comme l’ordonnait la Loi pour tout homme qui se prétendrait l’égal de Dieu.

b. Jésus se dit « Fils de Dieu »

Objection : On a prétendu que cette expression n’impliquait pas que Jésus ait revendiqué la divinité : cette expression était déjà employée dans l’AT pour désigner Israël, ou le roi, ou quelque autre personnage illustre, sans pour autant qu’on ait jamais songé à les prétendre Dieu.

Réponse : Lorsque Jésus emploie cette expression, certains détails montrent qu’il le fait d’une manière très particulière, nouvelle :

  • dans la scène du recouvrement, un détail frappe : « ne saviez-vous pas que je devais être dans la maison de mon Père ? » ; or il désigne par « maison de mon Père » le Temple de Jérusalem, qui est considéré par les juifs comme la demeure de Dieu parmi les hommes ; donc son Père est Dieu (idem lorsqu’il chasse les marchands du Temple : « ne faites pas de la maison de mon Père une maison de brigands »).
  • il est Fils à un titre singulier : à Nicodème, il dit en parlant de lui-même : « Dieu a tellement aimé le monde qu’il a envoyé son Fils unique » (Jn 3,16)
  • Jésus distingue explicitement le lien de chaque homme au Père éternel et son propre lien au Père. A plusieurs reprises, en effet, il met une distinction entre « mon Père » et « votre Père » (dans son discours après la Cène : « vous m’avez entendu dire ‘je m’en vais vers mon Père et votre Père’ » Jn 14,28 ; à St Marie-Madeleine : « va trouver mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père et votre Père » Jn 20,17)
  • il dit être le seul à pouvoir connaître Dieu : « nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils (et celui à qui le Fils veut bien le révéler » (Mt 11,27)
  • il montre une intimité inouïe avec le Père éternel. Pas seulement une amitié, mais bien une compénétration ; ceci serait incompréhensible si Jésus ne signifiait pas par là qu’il partage la divinité avec le Père : « le Père et moi, nous sommes un » (Jn 10,30) ; à Philippe : « qui me vois, vois le Père » (Jn 14,9).

c. Jésus exige des choses que Dieu seul est en droit d’exiger

Il réclame un amour plus grand que celui voué aux parents, enfants, etc. 

Il appelle à tout quitter pour le suivre.

Il explique tranquillement qu’il faut donner sa vie pour lui.

Il affirme que quiconque croira en lui sera sauvé et quiconque le refusera sera damné.

Il ne détrompe pas ceux qui lui donnent un titre réservé à Dieu « kyrios » (Seigneur, donc Dieu) : « vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous faites bien ».

Il accepte l’adoration de Ste Marie-Madeleine au Tombeau, de St Thomas au Cénacle.

d. Jésus revendique des attributs divins 

Il réforme la Loi de Moïse, comme Dieu seul est en droit de le faire : dans le Sermon sur la Montagne de Mt 5-7, il dit à plusieurs reprises « on vous a dit (sous-entendu : dans le Loi donnée par Dieu à Moïse) (…) et moi je vous dis ».

Il prétend ne pas avoir de péché : « qui de vous me convaincra de péché » (Jn 8, 46). Or personne n’aurait osé revendiquer cela dans le peuple élu, puisque « nul n’est saint comme l’Eternel » (1 Sam 2,2). 

Il dit remettre les péchés en son nom propre ; ce qui est un privilège divin, comme le reconnaissent ses ennemis : « comment celui-là parle-t-il ainsi ? Il blasphème ! Qui peut remettre les péchés, sinon Dieu seul ? » (Mc 2,7).

Il prétend avoir le pouvoir (encore plus grand) de donner la vie, et ceci en son nom propre, à la différence des prophètes thaumaturges : « celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle » (Jn 6,55) ; « comme le Père ressuscite les morts et leur donne vie, ainsi le Fils donne la vie à qui il veut » (Jn 5, 21).

Il va même plus loin en affirmant « je suis la vie » (Jn 14,6). Cette affirmation est proprement scandaleuse dans un contexte de culture juive qui tient que Dieu seul communique la vie.

II. Les principaux motifs de crédibilité des prétentions de Jésus

1. Un paradoxe qui sert Jésus

Jésus affirme une chose inouïe : il ose prétendre qu’il est Dieu

On peut noter que jamais les fondateurs de grande religion ne se sont jamais pris pour Dieu (ils ne voulurent en être que les serviteurs, les prophètes). Seuls quelques déséquilibrés se sont risqués à une telle revendication.

Mais Jésus n’a rien d’un déséquilibré

Certains ont prétendu (des critiques libéraux, des modernistes type Harnack), que Jésus aurait pu être victime d’hallucinations, de paranoïa, de fanatisme, de délire, ou d’une quelconque pathologie psychique.

Or Jésus ne montre aucun des signes habituels de la démence qui caractérise ceux qui prétendent avoir reçu du ciel une mission extraordinaire. Bien au contraire, c’est l’équilibre absolu qui émane de lui :

  • habituellement, les fous qui se prennent pour Dieu, dépourvus de toute humilité, sont rétifs à la moindre obéissance. Or Jésus est d’une humilité absolue, notamment parce qu’il se soumet aux grands préceptes juifs, à la loi humaine, à ses parents, etc.
  • d’ordinaire, les fous qui se prennent pour Dieu, s’ils peuvent abuser leur auditoire un instant, se disqualifient bien vite par un propos incohérent. Or nul ne remet en cause, même parmi ses ennemis, que Jésus enseigne avec une autorité rare, supérieure à celle des docteurs (cf. le cas extrême du recouvrement au Temple, où Jésus enseigne à douze an jusqu’aux prêtres !). Même Flavius Josèphe le juif, même Mara Bar Sérapion le stoïcien, témoignent qu’on a affaire à quelqu’un de très impressionnant… 
  • il est typique des fous qui se prennent pour Dieu de vouloir imposer leurs caprices, voire d’organiser un coup d’Etat. Or Jésus ne profite pas de plusieurs opportunités, pourtant exaltantes, pour prendre le pouvoir et imposer ses diktats. En attestent ce commentaire de l’Evangile, après la multiplication des pains : « sachant qu’ils allaient venir s’emparer de lui pour le faire roi, Jésus s’enfuit à nouveau dans la montagne, tout seul » (Jn  6,15). En atteste encore le fait qu’il ne profite pas des acclamations « Hosanna au fils de David ! » pour marcher sur Jérusalem, le jour des Rameaux) 
  • les fous qui se prennent pour Dieu sont irritables. Or quand il se fait frapper injustement par le soldat du Temple, Jésus est d’un calme olympien, totalement maître de lui : « Si j’ai mal parlé, témoigne de ce qui est mal ; mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ? » (Jn 18,23) ; idem à Gethsémani ou sur la croix ! 
  • tandis que les fous qui se prennent pour Dieu invoquent le feu du ciel à tout bout de champ, Jésus meurt en pardonnant à ses bourreaux, alors qu’il vient de subir les pires supplices.

2. Les miracles

a. Principales objections aux miracles et leur réponse

Il arrive fréquemment  que les miracles attribués au Christ mettent mal à l’aise le lecteur. Celui-ci est alors enclin à formuler des objections à l’encontre du phénomène miraculeux.

Objection rationaliste 

Thèse : Les miracles seraient des phénomènes naturels auxquels, ne trouvant pas encore d’explication scientifique, on donne une explication surnaturelle. On croit pouvoir avancer qu’étant donné l’état des sciences au temps de Jésus, nettement moins avancé qu’aujourd’hui, il n’est pas étonnant que ses contemporains aient vu des miracles partout ! 

Au fond, le rationaliste tient que le surnaturel n’existe pas et fait confiance au progrès des sciences pour tout expliquer un jour à l’aune de la raison (scientisme).

Réponse : Cette objection est arbitraire. Elle n’a rien de scientifique, puisqu’elle ne peut prouver que les miracles n’existent pas, et repose en fait sur un a priori philosophique. Voici ce qu’en dit le P. Bruckberger (L’histoire de Jésus-Christ, p.56-57) :

« Ce pharisaïsme scientifique, défenseur d’un déterminisme totalitaire et de la rigidité des lois scientifiques est désormais insoutenable. Le coup qui, non seulement l’a mis à mort, mais qui l’a à jamais déshonoré intellectuellement, ne lui est pas venu de la théologie (…), l’estocade lui a été portée par la connaissance scientifique elle-même qui a secoué le carcan du déterminisme, en même temps qu’elle prenait une conscience de plus en plus aigüe de ses propres limites et du mystère où elle reste baignée (…). La science a appris à se taire sur ce qu’elle ignore, qui est hors de ses prises. (…) Le thaumaturge lui-même n’est plus ridicule, il n’est plus hors d’un possible dont on n’ose plus fixer les frontières »

A ceux qui tiendraient les miracles pour de simples hallucinations collectives, on peut en outre rétorquer que les témoignages évangéliques tranchent, par leur grande sobriété, avec les récits habituels de personnes qui ont halluciné (propos enflammés, incohérents).

Objection de « logique » 

Thèse : Dieu a établi des lois de la nature. Il serait contradictoire avec sa propre sagesse s’il intervenait en dérogeant à ces lois.

Réponse : Le fond du problème est ici qu’on refuse tout bonnement à Dieu le droit… d’être Dieu ! C’est-à-dire d’être souverain maître de l’univers, d’intervenir où bon lui semble, sur le mode qui lui plaît, quand il le veut. Là-contre, le P. Bruckberger a encore une saillie qui nous semble porter (op. cit, p.55) :

« Je crois que cette prévention (de l’homme moderne contre le miracle) n’est pas dans la raison. (…) La vérité est que nous, modernes, nous aimons l’ordre, nous l’aimons de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces, nous l’aimons par-dessus toute chose, nous l’idolâtrons. Nous ne voulons pas que l’ordre soit dérangé même par une missive du Roi des rois. Et notre conception de l’ordre est tout ce qu’il y a de plus mesquin, de plus avaricieux, de plus coriace, de plus matérialiste et de plus bête. Dans tous les domaines, même dans celui de l’esprit, c’est l’ordre policier que nous vénérons. (…) Cette rigueur et cette monotonie nous rassurent, pas de surprise possible, pas de mystère. (…) Dans une telle conception, le miracle est un scandale, une atteinte à la sûreté générale de l’ordre universel. (…) Le fond qui, en nous, résiste au miracle est le même qui résiste à la poésie, une paresse ontologique complice de toutes les accoutumances, de tous les conformismes »

En un mot, pourquoi certains refusent à Dieu la liberté de faire des miracles : parce que les miracles, toujours surprenants, déroutants, inattendus, attestent que Dieu peut à n’importe quel moment s’inviter dans leur vie et en changer le cours !

Objection de certains croyants 

Thèse : Si des miracles existaient, ils forceraient les hommes à croire ; or Dieu a créé l’homme libre ; il ne se peut donc pas que les miracles existent.

Réponse : Cette objection ne tient pas : jamais les miracles n’ont forcé personne à croire, jamais ils n’ont violé la liberté de quiconque. En atteste par excellence un passage de l’Evangile de St Jean, où le grand prêtre, qui ne croit pas en la divinité de Jésus, déclare devant le Sanhédrin : « Que faisons-nous ? Cet homme accomplit beaucoup de signes (ce qui dans la terminologie de Jean désigne les miracles) » (Jn 11,47).

C’est bien parce que le miracle ne produit pas la foi qu’est irrecevable la remarque que vous avez sans doute déjà entendu : « si Dieu faisait un miracle devant mes yeux, je croirai ! ». Faut-il rappeler que la foi consiste précisément à croire sans voir ?

Dans ces conditions, on pourrait se demander à quoi peuvent bien servir les miracles, et s’ils ne sont pas tout simplement inutiles. C’est ce à quoi nous allons répondre maintenant.

b. L’importance des miracles de Jésus

Il serait déplacé de négliger l’importance des miracles, comme le font certains chrétiens.

Le magistère catholique a toujours souligné la valeur des miracles

Ne citons que la Constitution Dei Filius du concile Vatican I :

« Pour que l’hommage de notre foi soit conforme à la raison, Dieu a voulu que les secours intérieurs du St Esprit (la foi) soient accompagnés de preuves extérieures de sa Révélation, à savoir des faits divins et surtout les miracles et les prophéties qui, en montrant de manière impressionnante la toute-puissance de Dieu et sa science sans borne, sont des signes très certains de la Révélation divine, adaptés à l’intelligence de tous. C’est pourquoi Moïse et les prophètes, et surtout le Christ Notre Seigneur firent des miracles nombreux et éclatants » (DS 3009)

« Si quelqu’un dit qu’il ne peut pas y avoir de miracle (…) ou que les miracles ne peuvent jamais être connus avec certitude ni servir à prouver efficacement l’origine (divine) de la religion chrétienne, qu’il soit anathème » (Can. 4 sur la foi, DS 3035)

Jésus a d’ailleurs mis lui-même en évidence la valeur apologétique des miracles qu’il a accomplis

Parmi d’innombrables exemples, en voici quelques-uns.

Quand des disciples du Baptiste viennent lui demander, de la part de leur maître, s’il est bien le Sauveur attendu, Jésus répond : « Allez raconter à Jean ce que vous entendez et ce que vous voyez : des aveugles recouvrent la vue, des boiteux marchent, des lépreux sont purifiés, des sourds entendent, des morts ressuscitent » (Mt 11,2-6). Autrement dit, il demande de prendre en considération ses propres miracles comme argument de crédibilité attestant qu’il est bien ce qu’il prétend être : le Sauveur.

Quand ses opposants lui reprochent de prétendre remettre les péchés (et donc de revendiquer la divinité, puisque le pardon des péchés est un privilège divin), Jésus répond : « Eh bien, pour que vous sachiez que le Fils de l’homme (lui, Jésus) a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre (et donc qu’il est Dieu) : ‘je te l’ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ta civière et rentre chez toi’ » (Mt 2,10-11). Jésus fait ici d’un miracle, perceptible par tous, un argument en faveur de sa crédibilité quand il prétend pouvoir aussi remettre les péchés (ce qui n’est, pour le coup, pas visible à l’œil nu).

C’est bien parce que les miracles ont une force probante dans l’intention de Jésus qu’il peut reprocher aux villageois de Chorazeïn, de Bethsaïde et de Capharnaüm de ne pas l’avoir reconnu aux miracles qu’il accomplit : 

« Malheur à toi Chorazeïn ! Malheur à toi Bethsaïde ! Si l’on avait fait à Tyr et Sidon (villes pourtant païennes) les miracles accomplis chez vous, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties sous le sac et la cendre. Il y a aura, je vous le dis, au jour du jugement, moins de rigueur pour Tyr et Sidon que pour vous ! Et toi, Capharnaüm (…) Si l’on avait fait à Sodome les miracles accomplis chez toi, elle subsisterait encore en ce jour. Il y aura, je vous le dis, au jour du jugement, moins de rigueur pour le pays de Sodome que pour toi ! » (Mt 11,20-24).

Jésus dit lui-même que l’attitude de rejet devant ses miracles est peccamineuse : « Si je n’avais pas accompli parmi eux ces œuvres que nul autre n’a faite, ils n’auraient pas de péché ; mais en fait, ils les ont vues, et cependant ils nous haïssent, moi et mon Père » (Jn 15,24).

c. Quelle est la signification des miracles de Jésus ?

Les miracles relatés par le NT n’ont évidemment pas pour but d’épater la galerie, comme cela semble être le cas dans certains écrits apocryphes !

En réalité, les miracles qu’accomplit Jésus ont valeur de signes. C’est d’ailleurs ainsi que St Jean les nomme dans son Evangile. Autrement dit, ils n’ont pas de valeur par eux-mêmes, mais uniquement par rapport à ce qu’ils signifient. C’est ce que K. Rahner appelle la « fonction d’interpellation » des miracles. 

Une signification au plan naturel (dimension apologétique)

En tant qu’ils procèdent d’une dérogation aux lois de la nature (marche sur les eaux, guérison immédiate et non progressive de maladies en principe irréversibles, multiplication des pains, etc.), les miracles soulignent l’irruption de la seule cause apte à une telle dérogation : Dieu. 

Objection : Admettre que Dieu soit la cause ultime d’une telle dérogation n’implique pas, lorsque Jésus accomplit des miracles, qu’il faille le tenir pour Dieu. Il pourrait simplement être l’instrument dont Dieu se sert, tout en n’étant qu’un homme, comme c’est le cas lorsqu’un prophète, un apôtre, ou tout autre être humain fait des miracles.

Réponse : Les miracles de Jésus se distinguent de ceux accomplis par toute autre personne :

  • c’est en son nom propre que Jésus dit accomplir ses miracles ; ce que n’ont jamais revendiqué les prophètes, ni les apôtres, qui le font au nom de Dieu
  • la quantité et la qualité (qu’on songe au fait qu’il se ressuscite lui-même !) des miracles accomplis par Jésus est proprement époustouflant, quand on les compare aux miracles accomplis par les thaumaturges.

En clair, les miracles de Jésus attestent que Jésus, conformément à ce qu’il prétend, n’est pas un homme comme les autres, mais qu’il détient un pouvoir qui dépasse celui de tout autre (y compris celui des prophètes et des apôtres).

Cette signification apologétique des miracles est à la portée de tout un chacun, puisque la raison naturelle suffit à la saisir. Tout homme peut en effet accéder à l’existence de Dieu créateur, intervenant parfois de manière exceptionnelle dans la création, singulièrement en la personne de Jésus, à un degré inégalé.

Une signification surnaturelle (dimension théologique)

Cette deuxième signification présuppose la foi de la part du destinataire des miracles. Il s’agit alors de discerner dans ces derniers non plus tant un argument de crédibilité en faveur de Jésus qu’un éclairage particulier de la Révélation sur la mission que Jésus est venu remplir.

Ainsi, par exemple, la guérison de l’aveugle-né indique-t-elle de manière tangible, incarnée, que Jésus a été envoyé pour ouvrir les intelligences à la lumière de la vérité pleine et entière. Ou encore, la guérison des lépreux signifie-t-elle très concrètement la guérison de la personne toute entière que Jésus propose à tout homme. 

N’est-ce pas d’ailleurs parce qu’ils ont cette fonction révélatrice de la mission de Jésus, et que celle-ci requiert de notre part un choix radical (oui ou non) que les miracles ont suscité, et continuent à susciter, tant de rejet, de mépris. 

Pour approfondir…

  • RP R-L BRUCKBERGER, op : L’histoire de Jésus-Christ (éd. Grasset, 1965 ; rééd. aux éd. Dominique Martin Morin dans le même format ; il existe également une version en Livre de Poche) : 1ère partie : « La personnalité de Jésus-Christ », Ch. 3 : « Les miracles ou le sceau du Roi »
  • abbé Bernard LUCIEN : Théologie sacrée pour débutants et initiés, t. III. Apologétique (éd. Nuntiavit, 2011),  voir la partie « Les œuvres accomplies par Jésus prouvent son témoignage », p. 485-517 [NB : véritable petite somme sur la valeur apologétique des miracles]
  • Cal Christophe SCHONBORN : Jésus est le Christ (éd. Cerf, 2006) : Ch. 6 : « Les signes et les miracles de Jésus »
  • abbé Grégory WOIMBEE : Leçons sur le Christ (éd. Artège, 2013) : 1ère partie : « Jésus-Christ, Dieu dans l’histoire », Leçon 5 : « L’homme des miracles » [NB : considérations assez techniques, mais vraiment intéressantes]